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Ligne de partage des cendres. Il y a les femmes qui se font offrir du feu et celles qui se lèvent pour emprunter un briquet, des allumettes, pour s'en aller rapprocher leurs visages, leurs lèvres, de ceux des autres fumeurs, des autres gens. Elodie Bouchez fait partie de cette dernière catégorie. Celle des actives, des demandeuses, des allumées. Celles qui brusquent l'espace parce qu'elles sont plus incertaines d'elles-mêmes que les belles allumeuses, les filles aux bas fumés, les femmes flambantes et flambées. On est dans un café de Pigalle. Dehors, il fait de l'orage. Vent de mauvaise humeur et averse à tordre. Les choses sont mal engagées. Il y a des jours comme ça. Refus philosophique de se livrer ou absence de propos? La conversation végète. On finit par ne plus trop savoir pourquoi on voulait rencontrer cette actrice de 24 ans qu'André Téchiné a révélée dans les Roseaux sauvages et que Yolande Zauberman affiche dans Clubbed to Death, et dans Le ciel est à nous en sortie ce mercredi. Peut-être voulait-on simplement voir celle que les réalisateurs rameutent pour s'autodécerner un brevet de jeunisme? Il y avait aussi ce besoin non hormonal d'interroger ce petit personnage franc et frais, tranché et loyal, parfait pour une époque néorigoriste. Car, à l'écran, Elodie Bouchez apparaît plus souvent en «petite soeur des hommes» qu'en charmante embrouilleuse de sensualités. Elle taille droit, aime simple et se comporte «bien». Qu'en est-il vraiment? Plus ça va, moins on en sait. Jusqu'à ce qu'elle se lève, donc, pour aller demander du feu. Quand elle bouge, on oublie sa mine de rien, sa «gueule de petit rat mouillé», comme elle s'autodénigre gentiment. Quand elle choisit d'aller vers un type un peu barge, à la douceur suspecte, à qui elle fournit en retour une cigarette, on oublie sa tenue de mécano tapineuse. On oublie qu'elle est houssée dans une salopette Osh-Kosh, un truc pour gamin et bambine. Qu'elle arbore un machin léopard à faire lever le cil aux gagneuses les plus carbonisées du quartier. Que s'écaillent ses ongles vernis de bleus différents du Monoprix du coin. C'est dans l'action qu'elle séduit, pas dans l'appareillage des apparences. Quand on lui suggère de se décrire, elle élude. Puisqu'il faut bien, elle dit: «J'aime bien mes dents», des quenottes de Jeannot Lapin, drôles et sympa, pas sexy pour un sou. Physiquement, elle ne s'intéresse pas trop et supporte bien son inconstance, ses «périodes de mollesse incroyable», les temps où elle grille ses nuits, et ses «moments très vifs, très dynamiques», ceux où elle resserre sa discipline de danseuse. Elle se sent à des années-lumière de l'époque Bardot où la femme continuait malgré tout à se mirer dans le désir de l'homme («Et mes fesses, tu les aimes mes fesses?»). Elle insiste: «Il est important de ne jamais trop se regarder.» Question biographie, elle fait dans la pingrerie. La famille, tout va bien. Des revers de fortune, mais c'est pas grave. Papa architecte puis taxi, et alors? Une vie en banlieue: Montreuil, Vitry, Choisy. Mais ni bagout t'en veux-en v'là, ni tchatche rebelle genre «c'est nous les p'tits gars de la zone». Une enfance «heureuse», des activités comme s'il en pleuvait: piano, danse, poterie, patinage. «J'ai fait tout ce que j'avais envie de faire.» Enfant mannequin et bac A3. Question ouverture portes et fenêtres, c'est un peu cadenassé. Elle vit dans un appartement de 52 mètres carrés. Mais ça l'ennuie d'y recevoir. «C'est le boxon.» Question promo télé et unes de magazine, elle bat en retraite: «Etre reconnue me semble anormal. Je rougis.» Nulle affectation, plutôt le goût du camouflage. Yolande Zauberman, qui l'affronte à Béatrice Dalle dans un film hypnotique et mutique, théorise cette absence volontaire au monde, cette crise de silence. Elle affirme: «Elodie brouille les pistes. Elle ne veut pas être reconnue dans la rue par la surexposition de son visage mais pour ce qu'elle fait.» Bouchez-la-réfractaire-sans-le-savoir appartiendrait à cette mouvance sans paillettes. Cette anti-Ophélie Winter serait la petite nièce indéterminée de Pierre Bourdieu, le flingueur de médias, et la copine sympa des Daft Punk, ces techno-héros qui refusent de livrer leur visage à la voracité publique. Zauberman, toujours: «C'est la génération antinarcisse, anti-ego.» Et pourquoi pas le symbole de la génération Jospin tant qu'on y est? Humilité, intégrité, courage, tels sont les qualificatifs louangeurs qui accompagnent la petite demoiselle, comme ils scandent les pas du Premier ministre. Zauberman la préfère en «accompagnatrice de ces gens qui défilent sans slogan, de ces individus qui, ensemble, ont décidé qu'ils ne seraient jamais une foule». Egérie en creux ou non-égérie qui sonne creux? Elodie Bouchez, elle, ne se prend pas la tête. Elle n'a «jamais voté». S'y intéresse un peu mais depuis peu. Aurait bien sûr fonctionné «en résistance contre l'extrême droite». Question goûts et couleurs, c'est plus intéressant. C'est en gestation, pas fini, mais intrigué. Ça flotte un peu autodidacte, très «melting-potes». Conseils, avis, éclairages. Un ami: «Elodie, elle intellectualise pas.» Mais elle farfouille joliment. Elle écoute Cake et Janis Joplin, Miles Davis et un requiem de Fauré. Elle découvre George Cukor et Satyajit Ray avec «des copains parisiens». Elle ajoute: «Moi, en banlieue, j'avais droit aux grosses machines US en VF. Faut dire que je cherchais pas vraiment à voir autre chose.» Ses actrices-modèles: Gena Rowlands («elle me fait vibrer, elle m'émeut») et Jennifer Jason Leigh («son côté caméléon»). Elle se rassoit. Elle fume sans ostentation, en fille pas méchante, pas compliquée. Elle a coupé ses cheveux. Parfois, elle marche pieds nus dans la ville. Parfois, elle peut faire à manger pour tout le monde à pas d'heure. Parfois, elle fripe le nez de drôle de façon. Elle dit: «J'aime bien être émerveillée.» Elle dit: «J'aime pas les gens qui restent petits, qui osent pas, qui ont pas les couilles de...» Elle dit: «Le comble de l'amour, c'est d'offrir sa vie pour quelqu'un.» Comment va-t-elle grandir? Jusqu'à présent, elle a surtout joué des adolescentes «fortes, claires, lucides» comme dirait Télérama. Comment va-t-elle se débrouiller pour tuer en elle «cet absolu que l'on retrouve chez beaucoup de jeunes filles», comme l'écrivait Gaël Morel, acteur-réalisateur-copain? Comment réussira-t-elle à devenir Bonnaire ou Binoche auxquelles l'apparentait Libération au moment des Roseaux sauvages»? Et le souhaite-t-elle seulement? Le boulevard est mouillé. On se serre la main. Elle va chez une copine à côté. On pense à ce poème d'Aragon: «Jeunes gens, le temps est devant vous comme un cheval échappé.».
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